Hommage à l'âne Ferdinand, randonneur au long cours

Les Cahiers de l'Âne • 01/09/2012


Hommage à l'âne Ferdinand, randonneur au long cours

Ferdinand, âne compagnon fidèle et affectueux a accompagné Jacques Clouteau pendant 19 années de randonnées, de vie partagée... de bonheur.

TEXTE : JACQUES CLOUTEAU - PHOTOS : COLLECTION PERSONNELLE

Je dédie ce texte à tous ceux qui ont consacré leur vie à nos grosses peluches, et aussi à chacun de ceux qui ont vu partir leur petit âne après des années de vie commune, soit un jour, brusquement, en plein bonheur de vivre, soit au contraire brisé par la maladie. Je le dédie enfin à nos pépères aux yeux si doux, à la fidélité sans faille et au courage sans limite.

Il est 2 heures de la nuit, je ne peux pas trouver le sommeil. Hier soir, Ferdinand, mon petit âne, est mort. J'ai de la peine à écrire ce mot terrible et définitif, et à comprendre ce qu'il sous-entend pour l'avenir.

Vers 20 heures, il était encore parti fuguer chez les voisins, et n'avait nulle intention de rentrer au bercail. Il a fait le tour du quartier en trottant gaillardement, moi stupidement à ses trousses, pour finir par revenir tout seul à son pré en soulevant d'un coup de museau le fil de clôture. En dépit de ses 26 ans, il courait comme un jeune homme... Je lui ai demandé s'il comptait bientôt cesser ses pitreries, et je lui ai fait un câlin. Ce sera mon dernier geste de tendresse.

À 21 heures, il était couché dans l'herbe. Sa bouche était pleine de sang, sans doute le résultat d'une brutale hémorragie interne. Il n'a pas souffert, je crois. Il est parti comme j'aimerais partir quand le temps sera venu. Rapidement, proprement. Quelques minutes après que son cœur ait cessé de battre, dans l'Est, au coin du marronnier, s'est allumé un magnifique arc-en-ciel.

Il est 3 heures de la nuit, c'était tout à l'heure... ce matin... ou plutôt hier matin, comme chaque jour, tu étais là quand j'ai ouvert la porte qui donne sur ta cabane.
Je t'ai dit « Bonjour mon gros Doudou », tu m'as répondu par ton sempiternel « broutbrout ». Tu as grignoté avec gourmandise le croûton que je t'apportais. Tu as accepté en allongeant ton museau et en fermant presque les yeux sous les caresses de shiatsu que je t'ai prodiguées.

Il est 4 heures de la nuit, les souvenirs se bousculent. Tu aimais les grandes randonnées que nous faisions ensemble, tu aimais dormir près de la tente, pour être au plus près du pot de confiture au petit déjeuner. Tu aimais regarder les paysages au lointain, boire dans les sources et brouter toutes les herbes nouvelles. Tu marchais à ton rythme, sans longe, savourant le chemin à l'aune de tes pas.

Je me souviens de ton sans-gêne, sur le chemin de Saint-Jacques en Galice, où tu bousculais sans vergogne à grands coups de sacoches pèlerins et cyclistes, pour venir te coller contre moi et chercher un câlin rassurant. Je me souviens de ta jalousie aussi, quand tu t'immisçais subrepticement entre une amie et moi lors d'une promenade, histoire d'assurer ta primauté sentimentale... Je me souviens de la naissance de ma petite-fille Charlotte : tu t'es approché au grand galop pour renifler de ton museau ce petit être juste arrivé dans la famille, puis tu es parti dans une danse de Saint Guy éperdue pour exprimer ta joie...

Il est 5 heures de la nuit et je prends la mesure du vide. Il n'y aura plus tes courses folles, la tête sur le côté, en pétant, quand nous jouions dans le pré. Il n'y aura plus ces longues séances d'essai des matériels Randoline, pendant lesquelles tu pouvais demeurer deux heures sans bouger, le temps que Josette prenne les mesures et arrange quelques coutures. Aucun mannequin n'aurait eu une telle patience. Et je ne pourrai plus, les jours de soleil, ou les jours de grand froid, mettre mon nez dans ta fourrure, juste sous tes oreilles, là où ça sentait si bon le matou chaud. Et puis je ne verrai plus ton museau s'allonger infiniment quand je grattais l'intérieur de tes oreilles.

Il est 6 heures de la nuit. L'aube s'est levée. Il me vient une espérance folle... l'heure du grand départ a sonné et je viens de quitter la Terre. J'entre dans une grande prairie, à l'herbe riche semée de millions de fleurs. J'avance doucement, bercé par la musique du vent, jusqu'à la rivière. Je traverse les eaux claires sur un lit de galets tièdes. Et puis tout là-bas, à la corne du bois, il y a un immense troupeau d'ânes broutant paisiblement. Alors j'appelle doucement : « Doudou ». Parmi les milliers d'oreilles, une paire se hisse plus haut que les autres. Et le petit âne qui porte cette paire d'oreilles se met à trotter, puis à galoper en hennissant. Il accourt se blottir sous mon épaule. J'entoure sa grosse tête de mes bras. Et je verse sans doute quelques larmes au goût d'éternité...

Il est 7 heures du matin d'un nouveau jour, il va falloir lutter pour accepter l'inacceptable.

Tu as été mon compagnon fidèle et affectueux pendant les années de solitude. Merci des 19 ans de bonheur que tu m'as donnés.

Adieu Ferdinand, adieu mon gros Doudou, petit âne gentil et courageux. Partager ta vie a été un privilège exceptionnel. ■

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Mots clés Ferdinand écrivain âne Jacques Clouteau randonnée hommage bourricot

Commentaires

jean-philippe.timm@orange.fr 06/04/2017
Bel hommage à un fidèle compagnon ! C'est une épreuve terrible de les perdre mais que de fierté de se dire qu'on les a accompagné jusqu'au bout en les rendant heureux !
campioni6@gmail.com 27/11/2018
campioni6@gmail.com 27/11/2018
Petit âne Ferdinand, je te découvre à travers tes mots de l'âne qui me font mourir de rire et me rendent ma bonne humeur chaque jour en ce moment. Nous sommes en 2018... Merci à ton maître d'avoir une si belle écriture et d'avoir parcouru tout ce chemin avec toi; cela me fait voyager depuis ma maison bien douillette avec mes Trois ânes qui guettent au pied de la maison si je ne vais pas leur raconter encore une fois un de tes mots de grand voyageur! ;) Tu n'es plus là, mais tu es là. Encore merci :) merci! Agnès