Un Potager de France au rythme de l'âne

Les Cahiers de l'Âne • 01/09/2012


Un Potager de France au rythme de l'âne

Le potager de la Grange-La Prévôté du château de Savigny-le-Temple n'avait peut-être pas revu des ânes dans son enceinte depuis le Moyen-Âge ? Du moins, on se plaît à l'imaginer tant l'initiative prise par M. Gilles Débarle, directeur du domaine, nous fait plaisir à voir.

TEXTE ET  PHOTOS : VALÉRIE THÉVENOT

C'est sur les conseils de Freddy Martel, responsable de la brigade équestre de la ville de Savigny et co-fondateur de l'association Les Attelages de Rougeau impliquée dans plusieurs projets territoriaux, que Michel et Monika Brun, nos âniers de l'Ânerie Bacotte, ont été introduits auprès du responsable du lieu pour présenter la traction asine sur une partie du potager.

Quoi de mieux pour la visibilité et la compréhension d'une telle intervention ! Membre fondateur des Potagers de France, association créée en 2011 pour promouvoir les plus grands potagers historiques (Villandry, Le Potager du Roi, Beauregard... ), Gilles Débarle est un homme posé, passionné et de toute évidence très motivé par ses missions.

Le Printemps des Jardiniers

La première intervention de Michel et Monika Brun se déroule en mars 2012 lors du week-end du Printemps des Jardiniers organisé au sein du domaine. Belle vitrine pour un savoir-faire qui revient en force, sachant que cet événement accueille près de 10 000 visiteurs. Le succès rencontré par Korol, âne de Provence né chez Camille Ristori, n'a fait que conforter les différents intervenants de poursuivre ce projet de traction asine en ce lieu. Bien sûr, nous imaginons facilement qu'il n'était pas toujours aisé pour ces meneurs de travailler au summum de leurs capacités, il s'agissait plutôt d'une démonstration en public.

Cet engouement joint aux missions de l'équipe du Château de Savigny-le-Temple (77) pour l'insertion sociale et pour la mise en valeur des espèces locales à travers un conservatoire de variétés fruitières et légumières offrent donc un lieu idéal pour développer et promouvoir la traction asine tant auprès d'un public de visiteurs qu'auprès de professionnels et d'élus locaux et nationaux.

Passage à l'action

C'est en avril que les choses deviennent « sérieuses ». Une parcelle test de 13 mètres par 25M est dédiée à nos âniers où ils interviennent régulièrement et selon la météo. Équipé d'une kassine de chez Prommata, notre trio vient prendre la relève d'Open dans le potager. Ce cheval brabançon croisé frison et appartenant à Freddy Martel, du fait de sa taille, manque de finesse sur cette surface réduite entourée de plusieurs petits espaces à thème.

Première étape, la préparation du sol à l'aide d'un trisoc. Cet outil permet d'éliminer les adventices dès leur émergence par une action de sarclage tout en décompactant la terre entre les futures buttes. Le travail se poursuit ensuite avec le passage du canadien.

Sur place Béranger Dauthieux, encadrant du chantier d'insertion sur le potager, éleveur de formation qui s'est ensuite spécialisé dans le maraîchage, suit ce travail de la terre avec beaucoup d'intérêt. Avec lui, ses neuf stagiaires s'essaieront plusieurs fois à la traction asine durant les mois à venir.

undefined

En mai, il est temps pour Michel, Monika et Korol de se lancer dans le traçage des billons appelés également buttes. Cette technique du buttage est préférée en maraîchage à celle du labour qui a tendance à tasser le sol en créant parfois des mottes beaucoup trop compactes. Cette compacité joue un rôle inverse pour le développement de la vie dans le sol, tant pour les plantations futures que pour la faune aérobie qui ne trouvent plus un milieu suffisamment aéré pour favoriser les échanges gazeux et caloriques.

« APRES CETTE MISE
EN SCULPTURE DU SOL,
PLACE AU FAUX-SEMIS »

La culture sur billons cumule donc plusieurs avantages et nous citerons également la meilleure régulation de l'humidité et un ensoleillement des cultures mieux harmonisé.

Après cette mise en sculpture du sol, place aux faux-semis. Ces derniers qui se développeraient en même temps que la culture souhaitée sont donc traités quelques semaines plus tôt à part entière. Comme s'ils étaient la vraie culture. Bref, on leur envoie un message trompeur. Les graines de ces adventices étant restées plus en surface du fait du non-labour de la terre, elles sortiront de terre d'autant plus rapidement. Et c'est lorsque qu'elles donnent leurs toutes premières feuilles, que l'on passe en haut de la butte la herse-étrille pour les éliminer.

undefined

Vient maintenant le moment de semer les pommes de terre. Celles-ci seront placées dans le creux entre deux rangées de buttes. Avec la kassine équipée d'une billonneuse à disques, Michel dirigeant l'outil et Monika à la tête de l'âne, ils recouvrent en passant la rangée de pommes de terre semées en créant une nouvelle butte par-dessus. Le principe de drainage n'étant en rien changé, les buttes ont juste été décalées.

Condition sine qua non : avoir un âne éduqué

« Ce qui est intéressant ici, c'est que l'on continue d'apprendre avec l'âne et aussi sur le maraîchage grâce à Béranger. C'est vraiment très complet. En plus toute l'équipe du château est très agréable, et le lieu reposant. C'est un vrai bonheur d'intervenir ici ! » nous confie Michel. Par ailleurs, Korol, hongre de 14 ans castré seulement à 11 ans, se conduit vraiment très bien. Son travail en avançant entre les rangs de jeunes plants est particulièrement méticuleux. Pas une fois il ne posera le sabot sur une plante, et les rangées sont plutôt étroites. Il y a aussi sur chaque fin de la parcelle une rangée de briques pour la délimiter. C'est pourquoi Monika est obligée de se tenir à la tête de l'âne pour le freiner quand arrivent ces obstacles en dur et s'assurer qu'il tournera court en sortie de parcelle. En très peu de temps Korol a compris la gymnastique demandée et finira chaque rangée le plus doucement possible laissant ainsi le temps à Michel de soulever la kassine par6dessus les briques.

undefined

M. Gilles Débarle qui aime venir voir chaque avancée du chantier est d'ailleurs fasciné par cette précision du geste. Avoir un animal bien éduqué, serein et connaissant son travail est une condition sine qua non pour réussir en traction animale. Il n'est pas la peine de se lancer dans ce type d'activité en professionnel, d'avoir le matériel adéquat, si l'âne, la mule, le cheval ou les bœufs ne sont pas correctement éduqués pour ce travail. Cela passe immanquablement par cette condition, et Korol nous le prouve une nouvelle fois ici, éduqué plus jeune par un homme expert et respectueux, Jean-Jo Gouilloud, il donne aujourd'hui un ouvrage de qualité.

La pluie favorise la traction asine

2012 marquera les esprits de beaucoup par ses pluies incessantes, des mois durant, pour une bonne partie nord de la France. Et le potager du château de Savigny n'y échappe pas. Mais au vu des résultats, on peut dire que cela a joué en faveur du test en traction asine sur ce site. En effet, les parcelles travaillées mécaniquement se sont rapidement trouvées dans un piteux état, prenant de fait beaucoup de retard dans leurs sorties. À l'inverse, et même si les interventions de nos âniers ont dû être malgré tout moindres du fait de la pluie, la culture en buttes a montré toute son efficacité. Ni maladies, ni pourrissures ne sont venues détruire les jeunes plants. Mais pour obtenir ce résultat, plusieurs passageS de sous-soleuse sont nécessaires également. Cet outil passé entre les buttes permet de former un creuset et d'amoindrir la terre. Ainsi, si l'eau est trop abondante, elle pénètre dans le sol plus facilement, les plants sur les buttes ne captant que l'eau nécessaire.

Les âniers

Monika et Michel Brun se sont initialement installés comme loueurs d'ânes de randonnée à Bois-le-Roi, mais au fil des stages qu'ils ont suivis (chez Martine Jouclas, chez Prommata, avec Jean-François Cottrant et au Haras du Magny), ils ont découvert un autre monde de l'âne, celui de la traction et de l'équidé territorial. Aujourd'hui, 90% de leurs contrats sont pour la prestation de service et seulement 10% pour la randonnée. Mais attention, ils ont tous deux un métier par ailleurs ! L'Ânerie Bacotte intervient donc pour le ramassage de poubelles de tri sélectif ; ils font le pédibus en accompagnant les enfants à l'école, l'âne portant les cartables ; cet été la ville d'Émérainville a mis en place avec eux le biblio'âne pour les enfants qui ne partent pas en vacances? l'âne tractant une petite roulotte ; et bien sûr il y a leur intervention au potager de la Grange-La Prévôté et en octobre, ils feront une démonstration au Potager du Roi du château de Versailles.

Nous ne pouvons qu'appuyer ce type d'initiative qui permet au plus grand nombre de découvrir de quoi l'âne est capable, ce qu'il apporte en lien social, en qualité de vie pour tous et bien sûr les diverses pollutions qu'il nous évite. Et c'est aussi à chacun de nous de défendre ce type d'interventions et de les mettre en valeur. Pour cela, nous pouvons aussi remercier toute l'équipe du Château de Savigny, notamment son directeur qui, nous en sommes sûrs, deviendra un bon ambassadeur de cette pratique si conviviale et respectueuse de l'environnement naturel et humain. ■

Mots clés potager traction